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Yuri Buenaventura en tournée aux Antilles 2009

  “Cita con la luz”, voici le cinquième album de Yuri Buenaventura en douze années. Celui de la sérénité, sans forcer sur le surrégime, simplement chic, sans choc. Douze stations, plus une cachée, d’un disque essentiellement concocte entre sa Colombie natale, a Bogota, et... c’est nouveau... Cuba.

Cali Cuba, pour résumer ! Yuri s’y affirme bien plus qu’un salsero, tout simplement un chanteur, avec des climats qui confinent au jazz et a la ballade, avec même escapades hip hop ou folk, le résultat de rencontres hardies. Avant de pénétrer cet univers moire, un résumé des épisodes précédents, histoire de {“cadrer”} l’incadrable diablotin.

« Herencia africana (1996) : » disque conçu en Colombie d’un étudiant parisien propulse salsero, en fait un hardi artisan malaxant ses racines africaines avec la saborrrrrrr de Paris, cuivrant Brel et coloriant une Belle histoire : 1er disque d’or latino dans une France qu’il convertit à la salsa et qui danse frénétiquement sur un cri de détresse, Ne me quitte pas. Formidable contre emploi et double coup de maitre.

« Yo soy (2000) : » La BO saignante d’un film signe Joyce Bunuel, Salsa, un duo latino-rai avec Faudel, une version instrumentale des Sœurs jumelles (Les demoiselles de Rochefort) et surtout une version ultra-vitaminée de Mala Vida, hymne de la Mano Negra en version cuivrée : Yuri Buenaventura trouve ainsi quatre biais pour éviter le piège du “chanter” français et du cover, ou on risquait de l’enfermer. Malin.

« Vagabundo (2003) : » Deux rencontres : d’abord Porto Rico, berceau de la salsa US, ou s’enregistre une bonne partie du disque, avec la participation du Maestro Pappo Luca (leader de La Sonora Poncena) et du mythique chanteur de la Fania Cheo Feliciano, qui lui donne la réplique sur deux titres. Un rêve de môme pour Yuri et par la même une sorte de consécration dans la galaxie salsa. Puis une insolite mais pertinente digression vers le tango, dont les deux terres d’accueil sont depuis toujours La Colombie et Paris. Un tango avec tambours, autre Herencia africana, héritage de l’Afrique...

« Salsa dura (2005) : » Un album qui continue sur sa lancée salsa, mais n’ajoute rien de plus. De par sa vie personnelle, il s’éloigne en partie de la musique, se laisse engloutir par la peinture et les arts plastiques et déboussoler par l’esprit irrationnel de la nuit. Fort heureusement, les tournées lui redonnent du tonus, il est comme sur des ressorts.

« Cita con la luz (2008) : » Yuri Buenaventura atterrit, il se raconte beaucoup, dans ce disque. Il l’avoue, il s’est longtemps enfonce dans la fête, son démon créateur, c’était les brumes de l’alcool. Sorti de ces vapeurs, Yuri a complètement écrit l’album dans sa terre de Buenaventura, il s’est enferme deux mois durant dans une chambre avec balcon qui donne sur la mer, avec les allers et venues des pêcheurs, revenant au réel... Normal, on a tendance a se croire au paradis...

Son défi : le concevoir avec les gens de sa région. A commencer par José Aguirre, complice de toujours, musicien et surtout arrangeur de haute volée, qui anticipe les fulgurances de Yuri. Entre La Havane, Bogota (et un peu Paris). Effeuillons les musiques, leur âme et leur alchimie :

«J’ai rêvé que cette pluie était nous-mêmes et que seules les gouttes s’écrasaient sur les feuilles. Parfois la musique m’accompagne, donnant de bonnes raisons a cette vie sans lendemain».} Ainsi se balance le hamac dans la moiteur de la nuit, La Hamaca de la noche : un piano mélodique aux accords jazz en ouverture de cet album, comme pour prendre ses distances avec la {«salsa dura»} de l’album antérieur, mais pour revenir à un mood salsa plus serein. Comme Ruben Blades, l’immense salsero panaméen et sa «Rosa de los vientos» en 1996, Yuri prend ses marques dans le monde latin, au-delà des étiquettes.

“Ne suis-je pas en retard a ce rendez-vous ? Le temps ne m’a pas attendu, je ne l’ai pas vu passer”. Cette chanson fleure bon l’arome du tabac dont son grand-père tirait une bouffée pour le protéger des piqures de serpent. S’il n’avait eu comme recours son grand-père, sa mère ou les gens de Buenaventura, Yuri se serait détruit. Cheo Feliciano s’en est sorti, il a gagné sa bataille, Hector Lavoe, lui, n’a pas garde la maîtrise de soi. La Cita, dédie à son grand-père, est une sorte de “son cubano” rustique qui devient guajira, avec le très (la petite guitare cubaine) qui baguenaude de Pancho Amat, “ze” virtuose du genre.

“On trimballe les douleurs qu’on s’est infligées, avec des rêves perdus et des passions inavouables qui nous conduisent a mentir a nous-mêmes”. Propos noirs et sourds tempérés par... “si on écoute ce sentiment d’amour, on leguera a nos enfants une planète d’espoir”. Caminamos est une perle de boléro a deux voix (et bilingue), rencontre fulgurante de simplicité avec la chanteuse folk US Morley, un peu comme si dans le passe Joni Mitchell et Ruben Blades s’étaient croise. Une ballade jazzy dans sa princière nudité avec quartet d’élite cubain, dont le maestro pianiste Ernan Lopez Nussa (pionnier du groupe Afrocuba) et le batteur Enrique Pla (poumon du mythique orchestre Irakere).

Une tranche de la vie d’avant les nuits passées avec les filles de bohème qu’il traitait comme des reines sans les toucher et rentrer au soleil levant dans un autre monde, le cauchemar du matin. 40 ans de solitude, un cycle infernal en spirale. “Ainsi passaient mes jours... Le mensonge, c’était hier”, chante t’il. No le puedo recordar, ce boléro qui commence à l’harmonium (le premier instrument qu’ait pratique Yuri) devient guajira, ce rythme cubain indolent et hypnotique qui vous aspire...

«Tu t’en vas, et comme la lune, tu te caches derrière la brume, derrière la brume, comme la noblesse de l’écume sur la plage au sable dore». Te fuiste, à l’ origine une chanson nostalgique sur rythme de danzon, inspirée par une sorte de solitude océanique, est devenu un duo en espagnol, en l’occurrence avec Olivia Ruiz, native de Carcassonne mais, ne l’oublions pas, d’origine espagnole. Un cousinage ibérique, en somme.

“Pour tous les Obama, nous gardons la foi, pour tous les Betancourt restes dans l’anonymat” (...) “Je suis un altermondialiste qui bouffe au McDo”. Le monde en alerte, comme un écho a la vie de marginal que menait Yuri, a son époque de chanteur de métro. No pasa nada, en français et espagnol, décidément, le hip hop est terrain d’aventure occasionnel pour Yuri. Non qu’il pratique lui-même le rap freestyle, mais il a déjà troque ses mots chantes contre des mots dits, c’était ceux des latinos d’Orishas (sur leur disque respectif), cette fois, c’est le Belgo-Congolais Baloji qui s’y colle. Incisif, instinctif, dru et cru...

“Pour qu’un jour enfin, tu me reviennes, tu vois j’ai laisse ma peine, il fallait du temps pour que j’apprenne que la vie a deux, c’est de la veine”. Paroles toutes simples, une chanson d’amour et c’est déjà pas mal ! Yuri fait la paix avec lui-même en le chantant a deux. Si tu estas aqui est un autre duo bilingue, en français et espagnol cette fois, avec la voix pop susurrante de Berry, un peu Charlotte (G) un peu Brigitte (B), sur tempo bossa. Une premiere pour el Señor Buenaventura, fan de toujours d’Astrud Gilberto, Tom Jobim, Caetano Veloso, Gilberto Gil. “Je ne viens pas de la Caraïbe mais d’une fucking jungle ou on a survécu, un peu comme les Brésiliens, et puis le Brésil en France, c’est d’une féminité caressante”, commente t’il. Mais le thème tourne au Cubain seventies, avec clavier vintage et guitare. On repasse in extremis de l’Amazonie a la Caraïbe.

Autre instantané du cru, l’image d’une gamine indienne, dans le seul hôtel de Buenaventura, une bâtisse coloniale avec en fond la jungle et dans les yeux de la petite fille une pirogue, symbole de la nation amérindienne : Vuelo est un jambu, ce vénérable rythme cubain lent qu’affectionnait Chano Pozo, le King de la perçu afro-cubaine des années 50, d’où une intro... frappante, vite renforcée d’un imposant mur cuivre avec cinq saxophones, comme en son temps Mario Bauza.

«Tes lèvres en feu comme un volcan, ton regard noir comme la cendre, ta peau brulée par le vent, ton univers qui me submerge de tendresse». Une mauvaise graine si fascinante, si attirante : Como la maleza, c’est un violoncelle qui ouvre le chemin soyeux, repris par une flute butineuse, une contrebasse toute en rondeurs, le piano mutin d’Ernan Lopez Nussa et les timbales du mythique Changuito, frappeur d’élite de Los Van Van. Le tout sur canapé veloute d’un quatuor a cordes, avec chœur conquérant. Très proche de Ruben Blades, dans l’esprit comme dans la montée de tonus.

“S’il me reste encore quelque chose dans le cœur qui n’est pas rouille, si j’ai encore le temps et l’âme de retrouver ce que j’ai perdu moi-même”. Yuri Buenaventura conjure le mal qui l’a un temps ronge. Se me fue la vida ressemble (thématique comme cuivres) a du Willie Colon et Hector Lavoe, les bad boys de la salsa. Lavoe, son maitre chanteur, le sonero tragiquement disparu, “un type sain mais rouille a l’intérieur”, commente Yuri. Un tempo lascif mais tellement enivrant !

Un amour eternel, où l’homme part à la conquête de la femme, dont le corps est, allégoriquement une... Cordillère. La grand-mère de Yuri lui contait, dans son enfance, l’histoire du tremblement de terre qui faisait se rejoindre les montagnes des Andes. Amor eterno est un thème enregistre en Colombie, avec combo jazz : le tiple (cousin colombien du tres, la petite guitare cubaine) de José Aguirre, fidele compagnon de route (et arrangeur) de Yuri, un solo de guitare jazzy du a Gabriel Rondon, plus le doux drumming du Cubain Horacio El Negro Hernandez qui vient donner une note inter-latine a cette belle ballade.

“On sèche les larmes et la joie, avec une explosion d’amour eternel, avec une fleur en guise de vie” (...) “Saigne la rose des vents et l’amour de notre patrie unie, on ne cache plus la vérité”. Dans un pays perclus de contradictions, ou on se fait la guerre depuis des siècles, l’amour eternel ne serait que gageure ? Dédiée à une activiste de la paix obstinée qui ne cesse de remuer des montagnes (colombiennes), cette chanson est l’hommage a un fil tenu qui raccroche a la paix. Valle de rosas, qui s’ouvre avec un tapis piano-violoncelle, n’a pu s’enregistrer qu’en Colombie, vu l’intensité de son message interne. Eh bien non, c’est à La Havane que le thème a été mis en boite, avec notamment le toucher jazz d’Ernan Lopez Nussa et la frappe minimale d’Enrique Pla.

Cache quelque part dans cet album, un “bonus track” au titre provocateur : Los Cobardes, les lâches, une incitation a se… lâcher, pour, justement, une descarga, jam session en version latino. Dix minutes qui tournent au frénétique, emmenées par le bouillant batteur cubain Horacio El Negro Hernandez, histoire de rappeler, en post scriptum, que la “salsa dura” de son précédent album fait toujours partie du patrimoine de Yuri Buenaventura

©Tam Tam 2011  Tous droits réservés.

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